Les mots flottaient dans l'air comme des atomes qui se détachaient sans cohérence sémantique. Retenant sa respiration, Suzanne entendait les voix mais gardait les paupières fermées, essayant de se représenter chaque fragment de son corps. Le lobe de ses oreilles d'abord, puis le bout de ses doigts fébriles, chacune de ses côtes oppressées. Son corps était bien là, qui empestait, mais elle, n'était déjà plus là, plongée dans un coma volontaire. Son rythme cardiaque avait ralenti sous l'effet de l'apnée mais sa mémoire s'emballait et les souvenirs des semaines écoulées s'entrechoquaient dans un passé immédiat.
Elle revoyait son arrivée à Paris comme si c'était la veille. C'était il y a pourtant trois mois, pour la rentrée universitaire. Elle avait beau essayer de se repasser le fil des événements, pour les classer, il lui semblait que tout était arrivé en une seule journée : son arrivée à Paris, l'installation précaire dans la nouvelle résidence, les premiers cours magistraux, les heures passées à la bibliothèque, la solitude, puis l'angoisse et la tristesse, palpables mais insaisissables.
Inscrite en première année de droit à Assas, elle avait quitté ses parents sans se retourner, sans se poser de questions. On ne lui en avait d'ailleurs posé aucune. Elle n'avait de toutes les façons aucune réponse. Suzanne était la cadette d'une famille de trois, l'une de ces familles habitant les quartiers résidentiels de Rouen. Tout y était petit, les meubles de la maison comme les ambitions. Tout y était réglé, les fiches de paie comme les congés payés. Suzanne était partie, sans mot dire.